solnessSamedi dernier, pour l'anniversaire de ma bonne mère, nous sommes allées au théâtre Hébertot afin d'y découvrir la pièce d'Ibsen, Solness, le constructeur mise en scène par Hans Peter Cloos.

J'étais triplement ravie à l'idée de cette sortie. Tout d'abord, comme vous vous en doutez, j'adore partager de jolis moments avec ma mère. Par ailleurs, après une longue traversée du désert, reprendre le chemin des théâtres parisiens est toujours pour moi un grand moment et Solness sonne justement le début de mon programme culturel de la rentrée. Enfin, en tant que grande passionnée de la culture nordique et ayant beaucoup aimé découvrir sur scène Maison de Poupée il y a quelques mois (au théâtre de la Madeleine), j'étais très heureuse de connaître un peu mieux l'oeuvre d'Ibsen, poète et dramaturge norvégien.

Fort bien placées et confortablement installées dans le joli théâtre Hébertot que nous découvrions pour la première fois, nous attendons le lever de rideau. Celui-ci nous laisse alors découvrir un décor très contemporain, un cabinet d'architecte tout ce qu'il y a de plus moderne et d'épuré, avec -dans le fond- un intéressant face à face entre building et façade d'immeuble bourgeois (haussmannien ?). Le ton est donné, il s'agira d'une lecture moderne d'une oeuvre publiée en 1892. Après le choix de Michel Fau de prendre le titre Maison de Poupée au pied de la lettre pour sa mise en scène au théâtre de la Madeleine, on peut saluer le choix de Hans Peter Cloos de montrer que l'oeuvre d'Ibsen a su traverser les âges et les frontières pour résonner encore très clairement dans nos esprits, en 2010.

Les comédiens entrent alors en scène les uns derrière les autres, le monstre Jacques Weber en premier. Monstrueux, il l'est dans tous les sens positifs possibles : un monstre du théâtre, un bonhomme imposant, charismatique, à la voix forte et à la diction parfois imparfaite, finalement très naturelle. Il est donc Solness, le constructeur. Un homme orgueilleux, un autodidacte parti de rien, et qui a su se construire une belle carrière, n'hésitant pas à sacrifier sur l'autel de l'ambition quelques personnes, dont sa femme, et surtout quelques valeurs essentielles. Mais on s'aperçoit assez vite que le fat n'a pas une foi inébranlable en son destin et, face à la jeunesse qui menace de prendre sa place, le beau quinquagénaire prend peur et s'arrache les cheveux.

weber

C'est alors qu'entre en scène Mélanie Doutey, une bouille adorable, une fée sautillante et gracile, et surtout une comédienne de talent qui parvient à s'imposer sans peine face à son acolyte plus que confirmé. Elle incarne Hilde Wangel, jeune femme d'une vingtaine d'années, ayant croisé le constructeur il y a dix ans, lors de l'inauguration d'un très haut édifice, au sommet duquel Solness -pourtant sujet au vertige- était monté, sous les yeux ébahis de la petite fille. Le soir même, croisant de nouveau le chemin de la toute jeune Hilde, il lui avait promis de venir la chercher dans dix ans et de lui construire un royaume de princesse. Si ces promesses farfelues sont aussitôt sorties de l'esprit du constructeur, elles ont demeuré ancrées dans la tête d'Hilde, bien décidée à obtenir son dû.

m_lanie_doutey

Peter Hans Cloos affirme que "toutes les étiquettes que l'on a pu attribuer, par le passé, à l'oeuvre d'Ibsen, telles que désespérée, sombre, pessimiste, sont à -son- sens erronées". Il a alors souhaité voir en Solness, le constructeur une comédie, mettant en scène un homme en pleine crise de la cinquantaine, qui tombe amoureux d'une très jeune femme.

Certes, c'est bien ce que l'on peut voir sur scène, mais je trouve cette lecture un peu trop simpliste et superficielle pour m'y limiter. En effet, quoi de plus banale qu'une histoire d'amour entre un homme de cinquante ans et une jeune femme de vingt ans ? Lui, cherche en elle sa jeunesse en fuite, elle, cherche en lui la sécurité que la vie ne lui offre pas. A mon sens, Solness, le constructeur met davantage en lumière la chute d'un homme trop imbu de sa personne, ayant ignoré les règles toute sa vie durant, un constructeur se prenant pour un créateur, LE Créateur, et conscient que l'heure de répondre de ses actes a sonné. Aussi, le personnage d'Hilde n'incarne pas seulement -à mes yeux- la jeunesse, celle qui fait peur ou celle qui séduit, mais le grain de sable qui vient enrayer l'engrenage pourtant bien huilé que s'est forgé Solness. Elle est celle qui encourage ses confidences, qui l'amène à prendre conscience de ses péchés et de sa monstruosité. Elle est cet Autre qui le pousse de son piédestal et précipite sa chute.

Néanmoins, cette chute n'est pas nécessairement une mauvaise chose. En effet, l'ultime ascension de Solness lui permet finalement de se libérer des contraintes sociales, d'un mariage raté, du mensonge, comme Nora dans Maison de Poupée qui choisi de quitter son cocon étouffant. Sa chute peut alors être vue comme une forme de libération, un acte volontaire, la seule possibilité pour un homme de prendre enfin sa propre vie en main, de se transcender et d'écrire son destin.

Il faut donc retenir de cette pièce son impressionnante contemporanéité -qui est le propre des chefs-d'oeuvre-, ainsi que sa complexité. En effet, la liste des thèmes abordés est foisonnante et, même si j'ai réussi à exprimer ma propre lecture de cette oeuvre d'Ibsen, je suis persuadée d'être passée à côté de beaucoup de choses, les symboles religieux et de la mythologie nordique étant probablement légion dans ce texte.

Je vous encourage alors à vous rendre au théâtre Hébertot car découvrir cette pièce -très rarement présentée- ingénieusement mise en scène et brillamment interprétée est probablement la meilleure façon de l'approcher.

Au théâtre Hébertot, jusqu'au 8 janvier 2011.

Prochaine pièce sur ma liste : Nono, de Sacha Guitry, avec Julie Depardieu !