Ces derniers temps, le cinéma et moi, on n'est pas très copains. Non seulement les propositions faites chaque mercredi sont fades -qu'elle est loin cette période où toutes les semaines nous attendions notre film Minuit à Paris, La Piel que habito, Les Bien-Aimés, L'Apollonide, La Guerre est déclarée, Hors-Satan,... avec une véritable impatience, une grande excitation, toujours satisfaites- mais les rares films que nous allons voir sont souvent décevants et ennuyeux. The Descendants m'a semblé particulièrement creux, le charme de Sandrine Kiberlain n'a pas suffi à rendre L'Oiseau planant, La folie Almayer était une plongée au coeur de la beauté et... du sommeil, etc., etc.

On se réjouit alors des reprises, La Grande illusion cette semaine, Alphaville le 22 février, et des soirées DVD à la maison, Dean Martin, Shirley MacLaine, François Truffaut et Jerry Lewis étant nos invités permanents.

Mais ressortir du ciné le sourire aux lèvres, profondément heureuse, changée me manque. Cela n'est pas arrivé depuis Les Chants de Mandrin, et avant... probablement J. Edgar. Quel plaisir, pourtant, que de dîner à la lueur de l'oeuvre fraîchement découverte ! Je ne vous parle pas ici de décorticage -qui sommes-nous pour obliger un film à mettre ses tripes sur la table ?- mais de ce stratagème qui consiste à faire revivre telle scène, sonner telle réplique, pour raviver sans cesse l'intense bonheur ressenti pendant la projection.

un monde sans femmes affiche

Heureusement, tout n'est pas si noir au pays des salles osbcures (gnééé) et s'il est bon d'écouter son instinct pour esquiver les navets annoncés, on peut être considérablement récompensés de s'être laissé guider par sa curiosité. 

C'est ainsi que trois réjouissantes découvertes se sont posées sur notre chemin. Il a suffi de leur consacrer quelques instants, de les approcher doucement, de les observer un peu plus attentivement, pour avoir irrésistiblement envie de les cueillir.

Trois petits films en forme de "Bon Point" distribués aux enfants sages qui ne se rendent pas au cinéma comme à la fête foraine, à la recherche de sensations fortes et de sucreries qui collent aux dents et donnent la nausée.

Le Naufragé précédant Un Monde sans femmes, tout deux signés Guillaume Brac, et Le Marin Masqué, de Sophie Letourneur, un court (25 minutes)-un moyen (58 minutes)-un court (36 minutes), une addition sans fautes que j'aimerais partager avec vous en espérant très fort donner aux plus chanceux (ce qui est rare est précieux et ces films, qui vivent leur deuxième semaine d'exploitation, sont programmés dans peu de salles) l'envie d'être curieux.

Au-delà de leur format atypique (je veux dire par là que les occasions dele marin masqué affiche découvrir des courts-métrages en salle, en-dehors des festivals, sont peu nombreuses), de nombreux points communs rapprochent ces trois films, des passerelles magiques qui nous éclairent sur leur charme.

Le décor, tout d'abord, puisque les trois films se déroulent en bord de mer : à Ault, petite station balnéaire de la côté Picarde pour les deux premiers, à Quimper la Fourchette pour le troisième. Des petits coins de paradis français où certains se rendraient en traînant des tongs alors qu'ils sont pour d'autres (dont je suis) synonymes de grand air, de temps en suspens, de calme retrouvé.

Ces villes où l'on se rend pour les vacances, comme le duo mère-fille d'Un monde sans femmes, ou pour retrouver ses racines et faire une pause, comme les deux copines du Marin Masqué, sont également des lieux de rencontre surprenants : il n'est pas rare d'y laisser un éclat de coeur après y avoir lié une amitié éphémère ou vécu une amourette mais on peut également tomber sur un fantôme du passé, une personne qu'on n'aurait jamais pu croiser autre part qu'ici car le monde, avec ou sans femmes, est petit. Alors, à moins d'avancer masqué...

Les rencontres, les relations humaines, voilà ce qui anime et fait la richesse de ces films dont les personnages pourraient tout à fait se saluer dans une station service sur la route du retour. La mère et la fille, les deux copines, quatre femmes, trois générations avec les problèmes qui vont avec, parties "faire le point", "prendre du recul", "se ressourcer" en mangeant des galettes ou en pêchant la crevette, en buvant des coups dans des petits bistrots où on peut encore fumer, en dansant le vendredi soir dans la seule boîte du coin, comme dans une mauvaise blague.

C'est avec Sylvain, trentenaire timide, specimen du genre "trop bon-trop con", que les deux premières partageront un coin de parasol. Le duo bancal formé d'une femme encore trop séduisante pour renoncer à ses délires adolescents et de sa fille aussi belle que discrète deviendra donc trio, le temps de quelques jours salés-ensoleillés, puis quatuor, pour une soirée non sans fausses notes.

un monde sans femmes trioUne semaine de vacances humainement enrichissante pour les personnages, un film (qu'il ne faut surtout pas dissocier du (très bon) Naufragé dont il est une digne suite-complémentaire) émouvant pour le spectateur qui ne peut qu'être touché par l'authenticité de cette valse sentimentale et séduit par les formidables acteurs-danseurs.

Les filles le savent bien, on a toutes dans le coeur -jusqu'à L'Ultime Rencontre, celle qui emporte tout sur son passage- un marin masqué qu'on ne peut pas oublier. Ce mec, mi-mythe mi-mytho, croisé, rencontré, aimé et qui, après nous avoir déçues, se paye le culot de nous hanter. C'est sur lui que tombe (mais elle l'a bien cherché) Laetitia, de retour au pays natal en compagnie de son amie Sophie, au bout du rouleau. La première, heureuse en ménage, se pose néanmoins des questions qui trahissent ces incertitudes. La seconde, jeune maman, traverse une mauvaise passe avec le père de son enfant, avec qui elle doit vivre séparément pour ne pas le quitter (oui, oui, c'est un concept très "féminino-casse-couille"). Aux longues heures de route se succèdent les conversations téléphoniques et nocturnes troublantes, hurlantes de vérité. Comment ne pas se reconnaître dans ces interminables bavardages, sans queue ni tête, au cours desquels on refait le match à coup de "Il m'a dit ceci", "J'lui ai dit cela" ?

le marin masqué trio

Le Marin Masqué est un parfait film de filles qui n'a pas peur d'être intelligent, ce qui lui permet -du même coup- d'emballer les garçons. Par les choix esthétiques de la réalisatrice, il est en prime une drôle de petite chose bricolée : noir et blanc, fermeture à l'iris confèrent à ce road-trip breton des airs de film de vacances un peu vieillot tandis que la bande-son, composée des commentaires en voix-off des deux personnages-actrices, l'éloigne définitivement du film muet. Et oui, les filles, ça cause !

"Rencontre" serait donc le maître-mot de ces trois films (je vous ai finalement peu parlé du Naufragé qui met également en scène une rencontre, masculine cette fois-ci, tout aussi subtile). Mais, si ces personnages nous bouleversent autant, ce n'est pas uniquement pour les aventures qu'ils ont vécues sous nos yeux mais pour celles qu'on les imagine vivre ensuite. En effet, il est impressionnant de constater que Guillaume Brac et Sophie Letourneur sont parvenus, en quelques minutes, à faire profondément évoluer ces âmes humaines qu'ils ont créées, mises en scène et laissées après s'être assurés de leur bien-être. Il est beau et bon d'observer une femme prendre conscience du respect qu'elle se doit à elle-même et de la possibilité d'être bien en étant soi, tout comme il est touchant de découvrir un homme au réveil, différent de celui qu'il était encore la veille, sans doute le coeur serré mais enfin libéré, prêt à retenter sa chance à la grande loterie des sentiments.

Oscillant sans cesse entre tendresse, drôlerie et mélancolie, Le Naufragé, Un Monde sans femmes et Le Marin Masqué sont de grands bols d'air frais, des films vivifiants comme les embruns marins, qui nous racontent l'émancipation et nous rappellent que c'est parfois en allant vers l'autre qu'on se trouve soi-même. La plus belle des rencontres.