Parmi les nombreuses traditions de Noël (qui n'est pas seulement une bonne occasion de gloutonner), j'aime particulièrement celle des chants et chansons, sacrés ou profanes, chorales ou crooners, tout me va. Malheureusement, je n'ai jamais vécu ce moment où toute la famille se retrouve autour du piano pour célébrer la naissance du divin enfant ou se réjouir du Noël blanc. C'est sans doute une scène très cinématographique que nous avons tous en tête sans toutefois l'avoir vécue. 

Cette année, j'ai bien envie de nous embarquer, ma petite famille et moi, sur un chemin de traverse, et plutôt que de pousser la chansonnette, j'aimerais lire des contes de Noël au cours de la soirée, avant la messe de minuit. Depuis quelques hivers déjà, Le Livre de Noël de Selma Lagerlöf, recueil de contes mêlant esprit chrétien et légendes scandinaves, me tentait beaucoup (mes deux facettes, cul béni et troll des neiges cohabitent parfaitement, merci ^^). Je me suis ouverte à cette lecture la semaine dernière et tout un monde s'est offert à moi : les talents de conteuse de l'auteure suédoise (récompensée d'un prix Nobel en 1909) ne sont pas infondés ; sa plume est magique, quelques mots d'elle suffisent à nous plonger dans une ambiance pleine de caractère, pour une dizaine de pages seulement, mais quel voyage ! Un conte se termine, le suivant commence : autres personnages, autre lieu, et en quelques lignes le lecteur est transporté, se laisse envahir par cette nouvelle proposition, charmer par un nouveau destin à suivre jusqu'à un dénouement tantôt malicieux, tantôt émouvant. Je me suis baladée de conte en conte avec un plaisir sans cesse renouvelé.

Aussi, je souhaitais, en cette période de bonté et de joie sur le monde, vous offrir le premier conte, qui donne son titre au recueil. Je l'ai divisé en quatre parties, la dernière sera publiée le 25 décembre, bien entendu. La deuxième trouvera sans doute sa place ici dimanche et la troisième mardi prochain. Et toujours à l'heure du goûter, pour pouvoir déguster ce joli récit en sirotant une tasse de thé ou de chocolat chaud. J'espère qu'il vous plaira autant qu'il m'a séduite.

 

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Nous sommes assis autour de la grande table à rallonges, un soir de réveillon à Marbacka. Papa à l'une des extrémités, maman à l'autre.

Oncle Wachenfeldt est là aussi -et tante Lovisa, et Daniel, Anna, Gerda et moi. Comme toujours, Gerda et moi sommes assises de part et d'autre de maman, parce que nous sommes les plus jeunes. L'image reste très claire dans mon esprit.

Nous avons mangé de la morue "à la lessive", le riz au lait et les millefeuilles. Assiettes, cuillers, couteaux et fourchettes ont été débarrassés mais la nappe est restée. Les deux bougies à plusieurs branches fabriquées maison brûlent dans leurs candélabres au milieu de la table, entourées de la salière, du sucrier, de l'huilier et d'un gros cruchon en argent, rempli à ras bord de bière de Noël.

Le repas étant terminé, nous devrions quitter la table, mais ce n'est pas le cas. Nous restons assis dans l'attente de la distribution des cadeaux de Noël.

Nulle part ailleurs dans la région qu'à Marbacka on distribue ainsi les cadeaux de Noël après avoir mangé le riz au lait traditionnel. Mais à Marbacka subsistent d'anciennes coutumes et qui nous conviennent. Rien ne peut égaler cette attente qui, des heures durant, tout au long de le veille de Noël, se prolonge parce que l'on sait que le meilleur reste à venir. Le temps s'écoule lentement, très lentement, mais nous sommes convaincus que les autres enfants, qui ont reçu leurs cadeaux vers sept ou huit heures, n'ont pas éprouvé cette jouissance qui est la nôtre en ce moment, en cet instant tant attendu et qui enfin arrive.

Les yeux brillent, les joues s'enflamment, les mains tremblent lorsque la porte s'ouvre pour laisser entrer les deux domestiques déguisés en boucs de Noël et qui traînent deux grosses hottes pleines de paquets jusqu'à la place de maman.

Puis maman en extrait un paquet après l'autre, sans se presser outre mesure. Elle lit le nom du destinataire, parcourt avec difficulté les vers rimés gribouillés qui accompagnent les cadeaux, puis enfin les tend.

Pratiquement muets durant les premiers instants, tandis que nous brisons les sceaux et déplions les papiers, nous poussons bientôt, l'un après l'autre, un cri de joie. Puis nous parlons, rions, examinons l'écriture sur nos paquets, comparons nos cadeaux et laissons la joie nous envahir.

Le réveillon auquel je pense en ce moment, je venais d'avoir dix ans et je suis assise à la table de Noël aussi impatiente et tendue qu'on peut l'être. Je sais si bien ce que j'aimerais recevoir. Il ne s'agit ni de beaux tissus pour confectionner des robes, ni de dentelles ou de broches, ni de patins à glace ou sachets de friandises ; non, il s'agit de tout autre chose. Pourvu que quelqu'un ait l'idée de me l'offrir.

A suivre :)