Comme je vous l'écrivais hier, je prépare depuis la rentrée le Capès de lettres modernes ; une préparation universitaire des plus ennuyeuses, dans une fac parisienne qui ne me plaît absolument pas, mais qui m'offre l'opportunité d'enfin découvrir ce que nous appelons les "grands classiques" de la littérature française. Un comble après un peu plus de huit années d'études littéraires mais c'est que, voyez-vous, dès la licence, j'ai orienté mes choix puis mes recherches personnelles vers la littérature contemporaine. J'ai également beaucoup étudié la littérature francophone qui m'a permis de voyager à travers les oeuvres d'auteurs africains, belges, créoles, canadiens. La grande aventure au fil des pages.

La littérature française classique, celle qui s'étudie en classe, celle que l'on retrouve donc au programme du Capès et de l'Agrégation, me semblait -comme à beaucoup d'entre nous je crois, même lecteurs passionnés- ennuyeuse et dépassée, déjà beaucoup trop étudiée pour qu'on s'y attarde plus longtemps (quelques traumatismes au collège puis au lycée en prime, n'est-ce pas ?!). Pour moi, il y avait des engagements à prendre et des leçons à apprendre ailleurs, du côté des femmes particulièrement. Et si vous voulez savoir, celles-ci sont -sans surprise- les lanternes rouges d'un programme sclérosé qui ne risque pas vraiment de bouleverser l'image que de jeunes gens peuvent avoir de leur patrimoine littéraire. La boucle est bouclée, retour à l'envoyeur.

Ceci étant dit, depuis que j'étudie à nouveau comme une brebis bien disciplinée, le regard que je porte sur ces oeuvres que je craignais jadis a fortement changé. Mes lectures estivales n'ont jamais été si plaisantes. J'ai lu avec passion Madame Bovary qui s'ennuyait sur mes étagères depuis des années, j'ai passé une nuit blanche prise par ma lecture de Ferragus après avoir pleuré de rire en compagnie du Père Goriot (ou plutôt Gorio-RAMA !). Je me suis laissée séduire par Bouvard et Pécuchet dont les aventures auraient pu, auraient DÛ, durer des siècles et des siècles, passer entre les mains de générations de lecteurs, sous la plume d'auteurs se succédant sans fin. Imaginez les découvertes et les catastrophes des deux compères à l'ère d'Internet, à l'heure de Wikipédia et autres sources inépuisables de connaissances ! Si on a tendance, lorsque le soleil pointe son nez et qu'on s'apprête à se prélasser près de l'eau bleue, à vouloir lire des romans dits "légers", "faciles", j'ai traversé la France jusqu'en Espagne en recueillant La Confession d'un enfant du siècle, de Musset, dont je n'ai pu détourner l'oreille, puis, autour de la piscine, entre plongeons et bains de soleil, j'ai erré du côté de chez Swann, guidée par le jeune Marcel. J'ai été la prisonnière volontaire des phrases proustiennes, drôles, vives et élégantes ; j'ai croqué dans la célèbre madeleine, bien entendu, mais j'ai également senti l'odeur des asperges et des aubépines, goûté aux splendeurs et misères de la vie mondaine, ri de la bêtise des Verdurin -le patron et la patronne-, (un peu) craqué pour Monsieur Swann. Et je vous jure que même dans un cadre qui n'est pas toujours propice à la concentration, je n'ai éprouvé que plaisir et euphorie intellectuelle en partant à la recherche du temps perdu, sous le chaud soleil (et le vent) d'Espagne. 

Aussi, je reprends avec joie le cours de mes lectures et c'est La Dame aux Camélias qui a ouvert le bal. Marguerite Gautier est une héroïne attachante et très touchante, une Manon Lescaut au coeur sensible, une amoureuse romantique qui m'a beaucoup émue. J'ai alors eu envie, un peu pour me faire pardonner mon billet mi-figue mi-raisin d'hier, de vous offrir l'une de ses lettres. Les mots de celle-ci m'ont particulièrement touchée et je n'ai pu que sourire en constatant la date du 8 janvier. Et oui, c'est aujourd'hui.

Bonne lecture, mes chers amis, et une excellente journée à vous.

IMG00653-20130107-1948

                                                                                                     " 8 janvier,

 

Je suis sortie hier dans ma voiture. Il faisait un temps magnifique. Les Champs-Elysées étaient pleins de monde. On eût dit le premier sourire du printemps. Tout avait un air de fête autour de moi. Je n'avais jamais soupçonné dans un rayon de soleil tout ce que j'y ai trouvé hier de joie, de douceur et de consolation.

J'ai rencontré presque tous les gens que je connais, toujours gais, toujours occupés de leurs plaisirs. Que d'heureux qui ne savent pas qu'ils le sont ! Olympe est passée dans une élégante voiture que lui a donnée M. de N... Elle a essayé de m'insulter du regard. Elle ne sait pas combien je suis loin de toutes ces vanités-là. Un brave garçon que je connais depuis longtemps m'a demandé si je voulais aller souper avec lui et un de ses amis qui désire beaucoup, disait-il, faire ma connaissance.

J'ai souri tristement, et lui ai tendu ma main brûlante de fièvre.

Je n'ai jamais vu visage plus étonné.

Je suis rentrée à quatre heures, j'ai dîné avec assez d'appétit.

Cette sortie m'a fait du bien.

Si j'allais guérir !

Comme l'aspect de la vie et du bonheur des autres fait désirer de vivre ceux-là qui, la veille, dans la solitude de leur âme et dans l'ombre de leur chambre de malade, souhaitaient de mourir vite ?"