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J'ai longtemps eu de l'oeuvre de Diderot une vision tronquée, résultat d'une lecture trop guidée, sans doute. Il était vaguement le philosophe athée, le philosophe de la jouissance, et, principalement, le maître d'oeuvre de l'Encyclopédie. Oui, tout ça n'allait pas chercher bien loin. Il aura fallu l'expérience de quelques autres lectures, choisies et voulues celles-ci, pour que je rencontre quelques autres Diderot (ils sont nombreux, vous verrez). Avec La Religieuse, j'ai pu donner suite à mes petites découvertes et grands bonheurs littéraires et saluer une nouvelle facette de l'homme de lettres.

De lettres, il est d'ailleurs question dans ce roman-mémoires dont la genèse à elle seule mériterait quelques paragraphes. Je me contenterai de vous dire le minimum en vous soufflant que La Religieuse trouve son origine dans un jeu de lettres et de lettrés, organisé par Diderot et ses amis. De pages en plumes, la correspondance farceuse est devenue roman, un roman qui, à mes yeux, n'est d'ailleurs qu'ambigüité et questionnements.

Suzanne Simonin, la cadette de trois filles de bonne famille, n'aura pas la chance de connaître le même destin que ses soeurs. Pourtant plus belle et spirituelle que les deux autres réunies, elle attire malgré elle la haine de sa mère, pour une raison que je vous laisse découvrir. Cette dernière, ne souhaitant plus souffrir la présence de sa fille, la contraint à entrer dans les ordres faisant de Suzanne la victime en révolte de cette histoire de passion.

"Chacun a son caractère, et j'ai le mien ; vous aimez la vie monastique, et je la haïsse ; vous avez reçu de Dieu les grâces de votre état, et elles me manquent toutes ; vous vous seriez perdue dans le monde ; et vous assurez ici votre salut ; je me perdrais ici, et j'espère me sauver dans le monde ; je suis et je serai une mauvaise religieuse." 

Le parcours de Suzanne, qui place tous ses espoirs en M. Manouri, célèbre avocat, la mène en plusieurs couvents, face à trois supérieures. La première, Madame de Moni, est sans doute la plus aimante, la plus sincère, sans pour autant être une parfaite alliée, plutôt une personnalité ambivalente qui sème les premiers petits cailloux que devra suivre le lecteur, sur le chemin de la déviance. En effet, les deux autres supérieures que Suzanne devra affronter, incarnent -entre extrême cruauté et moeurs libertins exacerbés- ce qui m'apparaît comme le propos principal de l'auteur : l'enfermement et les privations conduisent à la folie et à la dépravation. Tour à tour, bouc-émissaire, subissant les pires humiliations et tortures -faisant de Suzanne une figure quasi-christique face à des bourreaux insensés- puis grande favorite, contrainte aux assauts passionnés d'une femme oppressante, dont la folie semble se libérer comme le plus pernicieux des venins, Suzanne est la victime accomplie de ces grandes fabriques de névroses que sont les cloîtres.

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En isolant les esprits de la société, ces lieux d'enfermement deviennent hauts lieux de dépravation. Le paradoxe, admirablement mis en lumière par Diderot -et qui a nourri ma lecture, l'a rendue si prenante- vient du constat que nous sommes amenés à tirer au fil des pages : la vie conventuelle censée élever l'âme ne fait que contraindre le corps

Le corps contraint, donc, le corps absent, le corps torturé, le corps fou s'impose comme le motif central du roman. En sa qualité de critique d'art, mais aussi de théoricien de la pantomime, d'amateur d'ouvrages médicaux, Diderot nous offre de fascinantes descriptions cliniques de ces corps de femmes qui se tordent de douleur comme de jouissance. L'orgasme de l'une des supérieures s'impose comme l'un des moments les plus troublants de l'oeuvre. La mise au jour de cette folie, qui passe par la contrainte, l'enfermement, les privations, la rupture avec le monde extérieur, trouve un écho dans nos sociétés contemporaines, que l'on songe à l'univers carcéral ou -la comparaison s'est imposée à moi pour des raisons personnelles- aux abattoirs où les corps torturés des bêtes, l'odeur du sang, les hurlements, conduisent les hommes aux pires folies.

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Si j'ai évoqué à plusieurs reprises le trouble que procure ce roman, à la fois gothique, libertin, sur lequel règne une ambiance silencieuse et inquiétante, mystique, ce n'est pas seulement parce qu'il sent le sang et le sexe, la débauche et la folie. C'est avant tout pour sa construction (sa genèse est déjà assez particulière), la règle du jeu sur lequel il se fonde. Tout lecteur le sait, il faut se méfier du "Je" comme du "Jeu" du mémorialiste (diariste, aussi) : comment croire en des souvenirs, en des impressions passées ? Comment accorder du crédit à une voix qui s'exprime dans un "après" sur lequel sont oeuvrés recul et expérience ? Quelle sincérité dans des mots forgés et assemblés pour toucher ? Quelle est la place de l'inconscient dans tout cela ? Et celle de la manipulation ?

C'est le post-scriptum de Suzanne qui nous plonge définitivement dans le trouble, jetant un voile -elle qui ne voulait pas le prendre-, le soupçon sur sa longue confession... A découvrir !

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Les hasards du calendrier ont fait coïncider ma lecture et la sortie du film réalisé par Guillaume Nicloux. Je ne suis habituellement pas friande des adaptations, vous en conviendrez, nous sommes souvent déçus, au mieux, désarçonnés. Mais l'occasion de me rendre au cinéma en pleine semaine, à l'heure de la cantoche, façon école buissonnière, était trop tentante pour se voir refusée. J'ai donc découvert avec curiosité la relecture du réalisateur et, ma foi, quel manque de courage et d'ardeur ! Sa Religieuse est lisse et sage, bien loin de refléter la fièvre anticléricale du roman de Diderot (qui prouve son évidente modernité), bien loin surtout de son audace, de sa provocation, et de ce trouble, sur lequel j'ai lourdement insisté et qu'on n'éprouve à aucun moment face à ces images de bon élève. La scène de l'orgasme, précédemment évoquée, est révélatrice de la tiédeur du réalisateur, et me laisse penser que je n'aimerais pas du tout être Madame Nicloux (ni vices). Sans rire, j'éternue avec moins de retenue que cette pauvre supérieure qui sursaute précieusement. Ahlalala ! Je suis mauvaise mais le jeu d'Isabelle Huppert, tout ampoulé, à la limite du gag, ne trompe personne : elle s'ennuie mortellement. Seule réjouissance dans ce sombre tableau, la jeune Pauline Etienne qui s'impose effectivement -on a pu le lire un peu partout- comme une révélation.

Amen.