Comme je vous le disais dans mon précédent billet (dont il faut au moins lire le titre pour comprendre mon humour à deux sous), ma première rencontre avec Carlos Ruiz Zafon -par l'intermédiaire du Prince de la brume- ne m'a pas enchantée. Ayant sous la main d'autres romans de l'auteur -et comme je n'aime pas l'amertume- j'ai décidé de lui donner aussitôt une nouvelle chance en me plongeant dans Marina, autre roman jeunesse (deux éditions sont disponibles, jeunesse et adulte) mais n'appartenant pas à la Trilogie de la brume, inaugurée par Le Prince... 

A ce propos, je profite de cette petite introduction pour apporter une première précision -toute personnelle, cependant-, Marina n'est pas -à mon sens- à mettre sous tous les yeux mais est destiné à un lectorat averti et entraîné (pour les raisons que je vais développer).

marina

1980. Sitôt les cours terminés, Oscar Drai quitte l'internat de Barcelone où il est pensionnaire pour déambuler dans sa ville bien-aimée, havre de beautés et de trésors architecturaux. Lors d'une de ses escapades, ses pas intrépides et ses oreilles intriguées par une voix chantante, le mènent vers une vaste demeure dans laquelle il ne tarde pas à pénétrer. S'apercevant d'une présence et pris de panique, c'est à toutes jambes qu'il s'enfuit, gardant au creux de sa main une montre gravée, dérobée. Culpabilité et curiosité poussent le jeune homme à retourner sur les lieux de son larcin, afin de restituer le précieux bien à son propriétaire. C'est ainsi qu'il fait la connaissance de Marina, jolie jeune fille qui vit dans cette maison en compagnie de son père, German, peintre à la santé fragile qui n'exerce plus son art depuis le décès de sa femme.

Sitôt les présentations faites, Marina entraîne son nouvel ami sur les traces d'une mystérieuse femme en noir qui se rend chaque mois au cimetière, sur une tombe anonyme, ornée d'un papillon. Aussi intrépides l'un que l'autre, les adolescents ne se contentent pas de cette première étape et leur filature les conduit au coeur d'une serre abandonnée, abritant de monstrueux pantins ainsi qu'un album-photos contenant des clichés de personnes atteintes de malformations. Il n'en faut pas davantage pour que les questions se multiplient dans la tête des deux jeunes gens qui trouvent leurs premières réponses auprès d'un certain Benjamin Sentis. Il leur raconte l'histoire de Mikhail Kolvenik, un homme au destin hors du commun, ayant fait fortune grâce à une entreprise de prothèses orthopédiques. Amoureux fou d'une jeune comédienne, il lance le projet d'un théâtre grandiose dont la construction est interrompue par la ruine du puissant homme d'affaires... Et la mort du couple, retrouvé enlacé et calciné dans leur demeure inachevée.

Vous pensez peut-être que je vous en dis trop ? Que je retourne une à une les cartes avancées par Carlos Ruiz Zafon ? Rassurez-vous mes Chers, il vous restera de nombreuses pages à parcourir pour parvenir au terme de cette histoire fascinante et envoûtante ! Car, Marina, tout à l'inverse du Prince de la brume (selon moi, bien entendu), est d'une grande richesse. Pourtant, il est évident que ces deux romans ont plus d'un détail en commun : des adolescents aventureux, des chats, des lieux hantés, abandonnés (vastes demeures, jardins, cimetières,...), des pères fantasques et artistes (celui de Max -dans Le Prince de la brume- est un horloger rêveur, enfantin -tiens, tiens... un horloger... Marina ne commencerait pas par un vol de montre ?- tandis que German, peintre maudit, semble totalement pris en charge par sa fille, comme si les rôles parents/ enfants étaient inversés), des créatures supposées inanimées qui prennent vie (statues/ pantins). Et bien entendu, un passé enfoui qu'il aurait mieux valu ne pas déterrer.

Marina-Zafón

Comment expliquer la force et la magie de Marina qui, en définitive, repose sur les mêmes fondations que ma précédente lecture ?

Nul doute que l'auteur a appris, grâce à quelques années d'exercice, à manier sa plume avec plus d'assurance et à consolider ses édifices. Il ne suffit pas d'avoir le bon matériel, n'est-ce pas ?, un savoir-faire est indispensable pour prétendre ériger un ouvrage stable, capable de se tenir debout et fier, de soutenir des milliers de regards de lecteurs.

Ecrivain, bien plus qu'un métier, est un artisanat. 

Les personnages-silhouettes, inconsistants et sans intérêt, ont alors été remplacés par de charismatiques caractères, par de grands hommes au destin fascinant, de grands amoureux, des artistes, des femmes fatales, souffrantes, tragiques, des passionnés, des fous, opiniâtres jusque dans la mort. Si l'auteur semblait ne savoir que faire de ses créatures, ce temps est révolu, et c'est avec grâce qu'il tire les ficelles de leur vie de papier et de mots, multiplie les noms et les fausses-identités, tout comme il imbrique génialement les fausses-pistes, les récits tronqués et les intrigues. En effet, chaque rencontre est une nouvelle révélation pour Oscar et Marina, comme pour le lecteur et l'histoire avance par petite touche, comme un puzzle qui se reconstitue -laborieusement, méticuleusement- pièce après pièce, comme cette Barcelone labyrinthique qui se déplie sous nos yeux, nous révélant son Quartier Gothique, son funiculaire, sa gare, ses ruelles au charme suranné, ses souterrains... Cette visite guidée est portée par les descriptions poétiques de l'auteur qui nous fait tourner la tête sans pour autant nous perdre, ni au détour d'une rue inquiétante, ni d'une stupéfiante virevolte.

Enfin, il est impossible de ne pas ressentir un fort attachement, une véritable affection même, pour les trois personnages principaux, Oscar, Marina et German. Tous trois, avec leurs forces et leurs parts d'ombre, forment une famille d'âmes esseulées et blessées, émouvante mais jamais pathétique. Ils jouissent du bonheur lorsque celui-ci leur tend la main, se soutiennent, se protègent, sans révéler les maux qui les minent. Eux aussi sauront nous surprendre en conservant jusqu'aux toutes dernières pages leurs plus lourds secrets.

Vous l'aurez sans doute compris, Marina m'a offert un moment de lecture aussi rare qu'inoubliable. Une aventure littéraire. J'ai aimé le dynamisme et l'intelligence de sa construction, la magie des descriptions, la précision du style de l'auteur -dont les mots s'accordent à n'en pas douter avec les sentiments- ainsi que l'atmosphère mystérieuse mais aussi nostalgique, entre peur et fascination, émerveillement et infini plaisir, qu'il a su créer.

Je poursuis donc ma découverte de l'oeuvre de Zafon avec Les Lumières de septembre, le troisième tome de la trilogie, dans lequel je relève de très nombreux motifs déjà repérés lors de mes précédentes lectures. Aussi, je me demande si l'auteur est capable de se renouveler, de me surprendre et séduire une seconde fois. A suivre ;)