Écrire à propos d'une exposition, sur mon blog, est une chose que je ne pensais pas refaire : une forme de perfectionnisme me poussant souvent à l'exhaustivité, je craignais de retomber dans mes anciens travers et de vouloir à nouveau tout consigner ici. Mais vendredi soir, en rapportant quelques-unes de mes impressions et émotions à une amie, par écrit, j'ai retrouvé le plaisir que j'éprouvais lorsque je rédigeais ces petites chroniques, plus impressionnistes que journalistiques, c'est évident (chacun sa place !).

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Concernant cet événement en particulier, je dois dire qu'un certain attachement, sentimental et intellectuel, m'a encouragée vivement à me saisir de mon clavier, tout comme le fait de penser aux personnes qui me sont chères et qui auraient souhaité voyager au coeur des Nuits. Alors, puisque le temps (celui qui fait tic-tac) le permet, autant (me) faire plaisir. Pour la suite, nous verrons bien ! J'ai décidé de visiter plus d'expositions ces prochaines semaines, il est donc probable que d'autres petits billets-récap' émotionnels fleurissent à nouveau sur ces pages. Vous le découvrirez en même temps que moi :)

Retournons à nos Nuits, si vous le voulez bien. L'Institut du monde arabe, que je découvrais ce vendredi pour la première fois, propose depuis le mois de novembre et jusqu'au 28 avril, de nous faire (re) découvrir la grande aventure des Milles et une nuits, cette oeuvre tellement célèbre et pourtant si méconnue, du fait, notamment, de son extraordinaire genèse.

La première partie de l'exposition, une immense salle très sombre, lève le voile sur cette aventure livresque (c'est à dessein que je ne la qualifie pas de "littéraire"), en nous présentant quantité de documents très anciens et de nombreux manuscrits (tellement émouvants...), nous permettant de retracer -autant que faire se peut- l'élaboration et la composition de cet amas textuel, qui nous font remonter jusqu'au IXème siècle (premières traces écrites des Nuits), jusqu'en 2005-2007, publication de la traduction française d'André Miquel et Jamel Eddine Bencheik. 

Mille et une nuits manuscrit

Manuscrit arabe du XIVème siècle

Les connaisseurs ne seront pas surpris que la part belle soit faite à Antoine Galland qui, entre 1704 et 1717, propose la première traduction française des Nuits. Et c'est, à mes yeux, l'étape la plus intéressante de la genèse des Nuits (en tout cas, celle qui m'a toujours fascinée). En effet, Galland, à partir du volume de trente-cinq contes qu'il traduit, produit un ensemble textuel incroyable (douze tomes !), suscitant un engouement inattendu en Occident pour la culture et la littérature orientales. On lui doit, notamment les aventures d'Aladin et d'Ali Baba, qui n'appartiennent pas aux Nuits d'origine. On prend alors conscience que Les Nuits sont plus qu'un livre mais une anthologie de passionnés (plus ou moins bien intentionnés), faite des traductions de faux manuscrits, d'anecdotes, véridiques ou totalement fantasques ; les textes sont supprimés, modifiés, augmentés, au gré des envies des uns et des autres (vive la propriété intellectuelle ^^). Les orientalistes, par leur quête d'un manuscrit exhaustif alimentent cette production de récits variés. Car, dans Les Nuits, les contes folkloriques côtoient sans peine les grands récits historiques ou encore des fables, des récits d'aventures et de tendres ou cruelles histoires d'amour.

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Légende arabe. Esclave d'amour, lumière des yeux, d'Alphonse-Etienne Dinet (1895)

Près de deux siècles après Galland, Mardrus, sous l'influence de Mallarmé, propose à son tour une traduction, moins chaste que celle de Galland qui avait supprimé toutes les références (nombreuses) sexo-sensuelles des Nuits, et surtout augmentée d'un tiers environ. Les traducteurs des Nuits sont donc plus à considérer comme des auteurs, si bien que lorsqu'on évoque cet ouvrage, il est de coutume de dire "Les Nuits de Galland", "Les Nuits de Mardrus",... Ce qui alimente pas mal le brouillage des pistes, vous en conviendrez !

Les Nuits sont indéniablement une des plus grandes aventures littéraires, à vrai dire, je n'en vois pas d'autres pour la concurrencer ; il suffit de songer à l'influence de la traduction de Galland sur le monde des arts et des lettres, pour ne plus en douter. Peintres, écrivains, stylistes, compositeurs, chorégraphes,... Tous se mettent à la mode orientaliste. Et c'est sur ce point que l'exposition m'a quelque peu déçue. Bien sûr, la visite de sa deuxième partie nous permet de découvrir un pan de l'héritage des Nuits : Le Palais des Mille et une Nuits de Méliès est projeté sur grand écran, tandis qu'un petit coin de salle est consacré au ballet de Fokine (1910), avec Ida Rubinstein en Zobéïde et Nijinski en esclave favori (ce sont d'ailleurs les deux danseurs qui sensualisent l'affiche de l'exposition).

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Ida Rubinstein dans le rôle de Zobéide, Jacques-Emile Blanche

Mais l'apport des Nuits dans le monde des lettres n'est, à mon sens, pas du tout exploité. Pourtant, c'est en suivant une citation extraite de La Recherche de Proust (plus exactement de Combray) que nous accédons à la seconde partie de l'exposition. J'attendais donc une première salle purement littéraire, tant Les Nuits ont hanté nombre d'écrivains. Proust, bien entendu, mais aussi Borges, Poe, Gautier, Perec,... Comment pourrait-il en être autrement ? Les Nuits, à travers la voix de Shahrâzâd (aussi muse que maître absolu au pays des conteurs), ne nous disent rien d'autre que le pouvoir de la littérature, la fascination des mots qui relèvent d'une question de vie ou de mort. Et puis, comme je l'ai déjà écrit, Les Nuits sont à considérer comme une anthologie littéraire : tous les genres et registres s'y rencontrent, toutes les formes de récit, toutes les techniques d'écriture, tout ce qui fait la littérature se trouve compilé dans ces milliers de pages. A l'instar de la cathédrale proustienne, Les Nuits sont un ouvrage-bibliothèque, un livre-monde, le livre de la littérature. Etonnant, donc, que cet aspect là, qui m'apparaît fondamental, ne soit pas davantage mis en lumière.

Dernier petit point noir, il m'a semblé que l'importance de Shahrâzâd (et sa soeur, d'ailleurs) au sein de l'oeuvre mais aussi au coeur des débats féministes contemporains, n'est pas suffisamment mise en valeur. Dommage.

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Shéhérazade, accompagnée de sa sœur, raconte au sultan Schahriar une aventure des Mille et Une Nuits, 1824, Paul-Emile Destouches

Néanmoins, la seconde partie de l'exposition demeure fort riche et enrichissante, passant en revue les grands thèmes qu'explorent Les Nuits, qui mêlent récits réalistes et mondes merveilleux. Aussi, si elles nous permettent de nous familiariser avec la vie sociale (que de petits métiers à découvrir !), historique, politique,... du monde arabo-musulman (mais aussi du Japon ou de la Chine, où se déroule d'ailleurs le conte d'Aladin. Si, si, j'vous jure !), elles sont hantées par les Djinns, nains et géants, femmes oiseaux, et toutes sortes de créatures que les héros voyageurs rencontrent au gré de leurs périples en terres imaginaires. Ou réelles ! Car, dans Les Nuits, le merveilleux fait irruption à tout moment, n'importe où : une caverne magique peut ouvrir ses portes au beau milieu d'une ruelle de Damas ! 

Le thème des voyages maritimes, comme celui de la ville et des palais sont très bien amenés tout au long du parcours et donnent l'occasion d'une très belle mise en scène qui évite l'écueil de l'exotisme poussif et cliché qui, bien souvent, nuit aux Nuits.

Après cette dépaysante balade, je n'avais qu'une envie : visiter la fameuse librairie du musée afin d'y trouver quelques trésors qui me permettraient de prolonger la magie des Nuits. Et je n'ai pas été déçue ! Quelle magnifique boutique ! Quel choix de livres ! Récits de voyage, romans, livres de cuisine (hummmm ! Je pouvais me délecter des senteurs de certains plats en parcourant des yeux photographies et recettes !), merveilleux livres pour enfants (l'endroit idéal pour y dénicher des idées cadeaux originales et intelligentes) mais aussi DVD, CD, vaisselle, illustrations,... J'ai, bien évidemment craqué, mais finalement assez raisonnablement comparé aux mille et une envies qui agitaient mes neurones ! Voici mon petit butin, pour le plaisir des yeux, rien d'autre !

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Enfin, pour terminer l'après-midi en beauté, direction le 9ème étage du bâtiment où se situe son restaurant gastronomique libanais-salon de thé pour une petite boisson chaude et une vue impressionnante sur Paris tout gris, depuis l'immense terrasse.

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En somme, une exposition hautement recommandable dans un des musées parisiens des plus agréables et accueillants.

"Et l'aube chassant la nuit, Shahrâzâd dut interrompre son récit..."

Je vous souhaite un excellent dimanche et vous dis à très bientôt, mes Chers amis, Djinns, géants et grands voyageurs !