Les-Grand-mères-Doris-Lessing

On peut faire tous les reproches que l'on souhaite aux adaptations-ciné, elles ont tout de même un bon côté : elles peuvent être le bon coup de pied aux fesses qu'on attendait pour enfin lire un roman que l'on souhaitait découvrir depuis longtemps. C'est exactement le phénomène que j'ai rencontré avec cet ouvrage, maintes fois emprunté ces dernières mais jamais lu. Pourtant, on ne peut pas dire que sa longueur rebute : Les Grands-mères, avec sa petite centaine de pages, tient davantage de la longue nouvelle que du roman. Il aura donc fallu la sortie du film d'Anne Fontaine pour que je m'y plonge et le dévore en une soirée.

Alors que je ne pouvais me résoudre à interrompre ma lecture avant la toute dernière ligne, je ne cessais de m'en demander la raison. En effet, on ne peut pas dire que la construction du récit, ni le récit lui-même, soient follement palpitants ou accrocheurs. Mais justement... Cette sobriété, cette écriture dépouillée qui laisse toute sa place à l'imagination m'a portée : je me sentais libre, voire invitée, à participer à l'élaboration de cette histoire aussi simple que sulfureuse.

Roz et Lil, Lil et Roz. Deux femmes qui se sont connues petites filles et ont grandi ensemble, comme deux jumelles, au coeur d'un luxueux paradis, entre mer et soleil. Un havre de paix qui inspire la douceur de vivre et la sécurité. Voisines, mariées puis mères en même temps, elles semblent vivre des vies siamoises. Doris Lessing a d'ailleurs tôt fait de les débarrasser de leurs époux, l'un décède, l'autre est muté à l'autre bout du pays, mais reste bon camarade, dans l'ombre. A leur tour, leurs fils grandissent, deviennent de charmantes têtes blondes puis de gentils adolescents, enfin de beaux jeunes hommes. Et tandis que ces derniers surfent, les mères admirent leurss "jeunes dieux" à "l'aura poétique" depuis leur serviette de plage. La vie n'est pas plus compliquée que cela au Paradis.

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Sauf que certains en ont été chassés, on s'en souvient... Les tentations sont là, sous notre nez, nombreuses, à portée de main. C'est ainsi que mères et fils se mélangent et deviennent amants. Ce qui aurait pu se produire une fois, un simple égarement, se reproduit et perdure : les deux couples semblent s'aimer passionnément et, après tout, ils ne font de mal à personne, à l'abri de leurs magnifiques villas.

Avec ses faux-airs de tragédie grecque, Les Grands-mères soulève bien des thèmes délicats, à faire frémir tous les psychanalystes en herbe. Lil et Roz ainsi que leurs fils respectifs forment des duos totalement interchangeables : leur ressemblance physique est soulignée tandis que leur personnalité, leur caractère, sont laissés dans l'ombre par l'auteure, si bien qu'il m'a fallu, jusqu'à la fin de ma lecture me concentrer, revenir sur mes lignes, pour identifier avec certitude les personnages en action. Cela soulève bien des interrogations : avec qui couchent réellement ces deux jeunes hommes et leurs mères qui semblent avoir tant de difficultés à couper le long cordon qui les maintient les uns aux autres ? L'homosexualité est alors au coeur du roman, puisque pour faire suivre un de leur prétendant, les deux femmes n'hésitent pas à laisser entendre qu'elles sont amantes. Et l'inceste dans tout ça ? Les deux femmes se ressemblent tellement, et les fils ont été élevés autant par l'une que par l'autre, tous passant de la villa de la première à celle de la seconde, où ils ont chacun une chambre prête à les accueillir à tout moment ; forcément, la question flotte.

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Il n'est alors pas étonnant que Doris Lessing ait opté pour une écriture clinique, froide, voire glaciale, encore plus dérangeante que le sujet même. L'auteure ne souhaite rien expliquer, elle pose les jâlons d'une intrigue sensuelle et complexe comme s'il s'agissait d'une histoire banale. Elle donne alors toute sa place au décor, à l'environnement idyllique qui sert de cadre de vie à ce quatuor infernal : la mer, la plage, le soleil,... nous sont détaillés avec la même malice et virtuosité que les personnalités demeurent insaisissables.

Les Grands-mères m'a alors fait l'effet d'un alléchant scénario : on pourrait s'en tenir là mais l'envie de voir s'incarner ces silhouettes de mots et d'encre reste forte, même après avoir mis en branle la fée imagination. 

Je comprends le choix de la réalisatrice Anne Fontaine : pour elle aussi, la tentation devait être grande de se glisser entre les lignes de ce roman pour en combler les vides -souhaités et nombreux- mais les risques de trébucher et de se laisser engloutir par l'un d'eux étaient cependant grands. Il fallait du tact, de la modestie mais aussi du courage et de la personnalité pour imposer sa propre lecture de cet étrange chassé-croisé sans dénaturer l'original, au contraire, lui donner plus de chair, sans le métamorphoser.

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A mes yeux, le pari est brillament relevé puisque Perfect Mothers -en dépit d'une seconde partie un peu trop longue (un comble étant donné la brièveté du roman)- est très fidèle à l'oeuvre de Doris Lessing tout en dessinant un univers personnel, une véritable proposition.

Manifestement séduite par les descriptions de l'auteure, la réalisatrice a mis un point d'honneur à soigner le décor de son film qui est absolument sublime et chaleureux, loin du décor de roman-photo, trop beau pour être honnête et glaçant que l'on pouvait redouter. Les personnages font corps avec les plages, les villas, les montagnes qui les entourent ; les vagues passent sur eux comme les années, les rayons du soleil parent de joyaux l'océan comme ils jouent avec les chevelures et épidermes dorés. C'est avec délice qu'on pousse les portes de ce paradis où l'on se sent, effectivement, à l'abri de tout. Comment ne pas succomber aux plaisirs de l'amour, même du plus osé, du moins socialement correct ?

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Par ailleurs, Anne Fontaine a su donner plus de consistance aux personnages tout en leur conservant le soupçon de personnalité décelée entre les lignes du roman : cela se mesure à d'infimes détails, à quelques subtilités, mais les différences de caractère esquissées à l'écrit sont ici révélées à dessein, et donnent à l'histoire une nouvelle dynamique. Lil et Roz qui me paraissaient antipathiques, leurs fils, totalement insipides, sont plus attachants, parce qu'ils vivent et ressentent intensément, pas seulement en surface. L'amitié qui unit les femmes, tout comme la solidarité qui caractérise le duo d'éphèbes sont palpables et émouvantes.

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Enfin, j'ai été comblée par les actrices, d'une beauté et d'un naturel à couper le souffle. Un maquillage inhabituellement léger laisse apparaître sur leur visage les marques du temps et sublime leurs atouts. Robin Wright et Naomi Watts sont au-delà du descriptible, jamais je ne les ai vues aussi resplendissantes, pleines de vie, tout simplement réelles ! Elles n'écrasent pas leur personnage par un physique parfait, tout au contraire, ce sont de vraies femmes qui leur prêtent leur apparence dans tout ce qu'elle a de plus authentique et donc crédible. Ouf ! Elles nous permettent de croire en cette histoire d'amour en s'effaçant derrière les destins qu'elles incarnent et on ne peut que les en remercier. Sans aucun doute, le choix des costumes n'est pas étranger à cela : elles ne portent que des robes et blouses fluides qui pourraient jouer la transparence sexy mais ne sont qu'agréable légèreté, les jean's sont associés à des accessoires en cuir naturel, petites ceintures tressées, sacs discrets, aucune ostentation, aucun luxe bling-bling affiché : leur force est ailleurs, le merveilleux les entoure.

Cette adaptation est donc une réussite de la réalisatrice et une très bonne pioche pour le spectateur, un complément évident au roman auquel elle a su rester fidèle tout en le réinventant.

Petit P.S. concernant un autre film vu ce week-end, Mariage à l'anglaise, qui me tentait pour son casting, son invitation à parcourir les rues de Londres et son mélange (annoncé) d'amour et d'humour un peu osé (trashouille). Une comédie-romantique qui en bousculerait les codes mièvres, pourquoi pas ? En définitive, j'ai passé 1h30 absolument détestable entre ennui profond et sévère agacement : ce film est la quintessence de la bêtise humaine et surtout de la vulgarité. Je suis ressortie de la salle toute nauséeuse, extrêmement mal à l'aise d'avoir assisté à un tel carnaval. Comment peut-on se rabaisser à un tel degré d'inintelligence ? Je n'ai absolument rien contre les divertissements (je suis toute partante pour voir Les Gamins, par exemple) mais cette vulgarité, cette obscénité tiennent vraiment du remplissage le plus primaire et me fait peur comme il m'afflige. Une horreur absolue de très très très mauvais goût.

Nouvelle semaine, nouvelles promesses (croisons-les doigts !), avec un rattrapage très attendu, Le temps de l'aventure, le Gus Van Sant 2013, Promised Land, et probablement, donc, Les Gamins, pour la p'tite tranche de rire à la française cette fois-ci (j'espère qu'elle pèsera moins lourd sur mon fragile estomac).

Et vous, quels sont vos derniers plaisirs-ciné passés ou à venir ?